L'édifice roman de Vigeois

De l’époque romane qui nous intéresse ici, demeurent l'imposant chœur pourvu de trois chapelles rayonnantes mais sans déambulatoire. Ce choeur s'ouvre sur un transept saillant  et étroit, muni de deux absidioles orientées, qui communique avec une courte nef unique érigée de 1866 à 1869. Le plan est très proche de celui des abbayes de Souillac et de Solignac, respectivement en Quercy et Haut-Limousin.

 

Le chœur sans déambulatoire est logé dans une abside polygonale, dont les parois sont rythmées par une arcature de cintres brisés. Ce choeur pose la question de savoir si il résulte de la suppression d'un déambulatoire. Sous les arcs sont ouverts, soit une fenêtre limousine, soit une chapelle rayonnante.

 

Les chapelles du chœur sont au nombre de trois : toutes polygonales à l’intérieur, elles sont semi-circulaires côté chevet, sauf la chapelle axiale qui conserve son tracé intérieur. La chapelle nord, ruinée, a été refaite lors de restaurations, en 1908. Une voûte en cul-de-four couvre le chœur, et loge dans ses reins sept petites ouvertures en forme d’oculi qui donnent du jour.

 

Revenant vers le carré du transept, voûté d’ogives, on accède aux croisillons en passant sous un arc à double rouleau, aux colonnes engagées et chapiteaux sculptés. Dans chacun des croisillons s’ouvre une chapelle à pans coupés, à l’extérieur comme au-dedans.
 

 

Passons à l’extérieur : le portail s’ouvre au nord dans un croisillon du transept. Trois voussures au cintre brisé sont soulignées par des boudins ; la seconde est festonnée, et celle de l’intrados forme un arc polylobé, dont les voussoirs sont sculptés.

 

Le chevet flanqué de deux tourelles polygonales et où les chapelles répètent fidèlement le plan interne, révèle le même goût pour les chapiteaux historiés. Ils garnissent l'arcature sur colonnes, à la chapelle d'axe et au croisillon Sud, la chapelle Nord étant moderne et les deux autres n'ayant que des contreforts.

Geoffroy de Breuil, moine à Saint-Martial de Limoges, prieur de Vigeois jusqu'en 1184 environ, a rédigé une chronique, depuis l'époque du roi Robert, mais en s'attachant surtout à l'histoire limousine et à celle de ses familles seigneuriales. 

 

 

 

              Geoffroy du Breuil of Vigeois was a 12th-century French chronicler.

He was trained at the Benedictine abbey of Saint-Martial of Limoges, the site of a great early library. Geoffroy became abbot at Vigeois (1170–1184) where he composed his Chroniques which trace in detail some great local families (often Geoffroy's forebears and kin) while relating events happening from 994 to 1184: the fiery convulsive sickness, actually Ergotism from a fungus or ergot of wheat, the preparations for the First Crusade, reports of combats in the Holy Land, the spread of Cathar beliefs (writing in 1181, he was the first to use the term "Albigensians"), all the while unconsciously revealing the preoccupations and manners of the times.

Portail à arcatures festonnées de l'abbaye de Vigeois

 

La porte est logée dans un grand arc brisé sans ornement. Elle est formée de trois voussures en retrait successifs. La première ornée d'un boudin continu comporte une moulure qui se retourne à angle droit, la seconde est festonnée, ornée également d'un boudin épousant les courbes. La troisième voussure se développe en cinq lobes et retombe de part et d'autre sur un tailloir à bec, décoré.

 

Les tailoirs sont soutenus par deux chapiteaux, celui de gauche est orné de deux lions juxtaposés, celui de droite représente saint Pierre et saint Paul dans une mandorle, ces deux personnages par le drapé de leur vêtement et l'expression de leur visage constituent à eux seuls une des pièce maîtresse de la sculpture romane à Vigeois. L'arc polylobé présente à ses festons des lions grimaçants ou des hiboux dont la tête a été mutilée.

 

(Source - Vigeois par Dom J.M BERLAND)

Le décor sculpte de l'abbaye du Vigeois

Les chapiteaux du choeur et du chevet logent un riche décor sculpté, illustrant des thèmes religieux. Le Christ ne paraît sur les chapiteaux du chevet, seulement annoncé ou préfiguré par certains prophètes de l’Ancien Testament. Le décor intérieur est réservé à l'illustration de scènes évangéliques.
1-Annonce aux bergers
2-Annonciation
3-Décor végétal (mutilé)
4-Daniel dans la fosse aux lions (mutilé)
5-Histoire de Tobie
6-La mort du mauvais riche (mutilé)
7-Lazare et le mauvais riche
8-Histoire de Zachée
9-Ascension
10- Résurrection du Christ
11-Translation de reliques
12-et 13- Tentation du Christ
14-Le bon samaritain
15-et 16- mutilés
17-Christ en mandorle, séparé d’un autre personnage en mandorle par un ange
18-masques de lions crachant des palmettes

Les thèmes des chapiteaux du Vigeois

 

Dans les parties romanes de l'édifice, une grande partie est accordée à la sculpture. On la retrouve  avant tout dans les chapiteaux du choeur, des absides et du transept : parmi ces chapiteaux, on en compte vingt de grand format et quatre de petite taille. Il semble que les scènes de la Tentation au désert jouent un rôle privilégié pour ce qui concerne la signification globale du cycle. La Tentation du Christ est l'évènement central de l'histoire du salut; c'est au désert que Jésus a défait les liens par lesquels Satan tenait l'humanité captive.

 

L'Ancien Testament : une seule scène lui est empruntée : Daniel dans la fosse aux lions. En bas est figurée la fosse, dont le bord est décoré d'une frise dentelée. En son centre, on voit Daniel debout, en position d'orant ; sa main gauche présente sa paume ; il flatte un lion de sa main droite. A droite se tiennent deux lions ; le premier est dans une position contournée ; on ne voit que la tête du second. Dans la partie supérieure de ce même côté, un personnage en buste, vraisemblablement le roi Darius, se penche au bord de la fosse ; il porte sa main droite à son oreille. Près de lui, on voit un masque d'animal. Le reste de cette portion de la corbeille est garni de palmettes aux tiges perlées et dont les lobes sont creusés en biseau. Dans la partie gauche on devine deux silhouettes humaines superposées ainsi qu'une draperie flottante. A l'extrême gauche, près du mur, on discerne aussi un petit animal, ainsi qu'un fruit rond, grenu. Cette face, figurait-elle Habacuc transporté par l'ange ?

 

( Source - E. PROUST / La Sculpture romane en Bas-Limousin)

Tentation du Christ au désert - Lecture du Deutéronome

Le Nouveau Testament

Tel qu'il est conservé, le cycle du Nouveau Testament à Vigeois peut être divisé en quatre parties.

 

L'enfance du Christ

Elle est représentée par deux scènes : l'Annonciation (l'ange vient délivrer son message à Marie et désigne le ciel d'où il a été envoyé, le Vierge indique par ses mains jointes qu'elle a confiance et se soumet) et l'Annonce aux bergers ( l'ange nimbé déploye ses ailes bras levé en position d'orant, il annonce la bonne nouvelle à deux bergers coiffés d'un bonnet, chacun d'entre eux tenant un bâton, près d'eux apparaissent des têtes d'animaux).

 

La vie publique de Jésus

Avec quatre ou cinq corbeilles, la Vie publique est particulièrement bien représentée à Vigeois.

Deux chapiteaux évoquent la Tentation au désert. Le Christ apparaît deux fois, dans de profondes mandorles à bords francs disposées sous les angles. A l'extrême droite un diable aux pieds griffus, à la tête monstrueuse, occupe la place restée libre entre le bord de la mandorle et le mur, il tient trois pierres rondes dans ses griffes. A l'extrême gauche, un diable semblable est agrippé à l'autre mandorle. L'écoinçon entre les deux mandorles est occupé par un angelot qui tient devant lui un panier rempli de pains. Le Christ de droite tient un livre ouvert sur ses genoux et regarde le diable situé sur sa gauche. La présence de pierres dans les griffes du diable et celle de l'ange porteur de pains nous indique que cette partie de la corbeille illustre la première Tentation. Cet épisode a été narré par Luc : "Alors le Diable lui dit :" Si tu es le fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir pain". Jésus lui répondit :" Il est écrit : ce n'est pas seulement de pain que l'homme survivra"". En effet, sur le chapiteau, le Christ tient la seule arme qu'il veuille opposer au Tentateur : le Deutéronome ouvert sur ses genoux, livre auquel il s'est référé dans sa réponse.

 

( Source - E. PROUST / La Sculpture romane en Bas-Limousin)

L'appel de Zachée

Sous l'angle gauche est figuré le Christ, suivi par un disciple. Il lève la main droite en direction de Zachée, qui occupe la face centrale du chapiteau, juché sur un arbre muni de grandes palmettes en guise  de feuilles. Dans le personnage nimbé, très mutilé, disposé sous l'angle droit on peut peut-être reconnaître de nouveau Jésus qui suit Zachée chez lui.

 

( Source - E. PROUST / La Sculpture romane en Bas-Limousin)

 

Jésus entra dans Jéricho et traversa la ville. Alors un homme du nom de Zachée qui était chef des péagers et qui était riche cherchait à voir qui était Jésus ; mais il ne le pouvait pas, à cause de la foule, car il était de petite taille. Il courut en avant et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu’il devait passer par là. Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre ; car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison. Zachée se hâta de descendre et le reçut avec joie. A cette vue, tous murmuraient et disaient : Il est allé loger chez un homme pécheur. Mais Zachée, debout devant le Seigneur, lui dit : Voici, Seigneur : Je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j’ai fait tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple. Jésus lui dit : Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d’Abraham. Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.

Les quatre porteurs d'un brancard sur lequel est posé un petit sarcophage passent sous une arcade supportée par une colonne à un chapiteau situé au premier plan. Devant eux se tient le Christ, qui ten la main dans leur direction ; il est suivit d'un disciple.

 

Comme il est attesté par la Chronique de Geoffroy de Vigeois que le monastère possédait les restes d'une certaine Madagolde, quelques chercheurs ont vu dans cette scène un transfert de reliques de cette sainte. Plusieurs éléments nous ont amenée à mettre en doute cette identification. On pourrait s'étonner, d'abord de voir une telle narration placée parmi la vie du Christ, où elle ferait figure d'intruse, ensuite de voir le Christ lui-même, avec son nimbe crucifère sous les traits du personnage qui accueille les brancardiers. C'est pourquoi nous envisageons plutôt l'évocation d'un miracle du Christ.

 

Comme l'a bien fait remarquer Albert de Laborderie, les porteurs "passent sous un porche qu'indique une colonne surmontée d'une arcature". Dans ce pilier qui règle la composition de la partie droite de la corbeille, nous proposons de reconnaître la figuration de la porte de la ville de Naïm, porte près de laquelle le récit de l'évangéliste Luc place l'épisode de la résurrection du fils de la veuve.

 

( Source - E. PROUST / La Sculpture romane en Bas-Limousin)

Parmi les chapiteaux de Vigeois, une grande place est accordée à la représentation de deux paraboles du Christ : le bon Samaritain et le mauvais riche.

 

La première occupe deux corbeilles. Au début de la parbole, le voyageur se fait agresser, par la suite le Samaritain représenté sous les traits du Christ, muni d'un nimbe crucifère, est debout sous l'angle du tailloir. Il est suivi du voyageur nu, monté sur un âne. Il tend une pièce de monnaie à l'aubergiste, représenté sur le petit côté gauche de la corbeille. Dans la partie droite derrière l'âne, se tiennent le prêtre et le lévite, il est difficile d'identifier chacun de ces personnages, dont l'un est en tunique longue et l'autre en tunique courte.

 

( Source - E. PROUST / La Sculpture romane en Bas-Limousin)

 

« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi mort. Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre. Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. Mais un samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant : “Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour.” Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ? » Il dit : « Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui. » Et Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même ».

Abbaye de Vigeois

Vigeois est un des plus anciens monastères limousins. Son origine est, semble-t-il, liée à l’activité d’un saint limousin vivant au VIe siècle, Aredius (Saint-Yrieix). Celui-ci y aurait été formé aux lettres par Sébastien, un des premiers abbés de Vigeois, avant de rétablir le monastère, vers 572, en y installant douze moines. C’est ce que nous apprend en tout cas un faux testament du saint inséré dans le Cartulaire de l’abbaye.

 

L’origine demeure donc incertaine, mais il est assuré que Vigeois dépendit à ses débuts de la communauté monastique qu’Aredius fonda à Attanum, et qui prit par la suite le nom du saint (Saint-Yrieix, en Haut-Limousin). Des fouilles récentes, qui ont exhumé trois sarcophages mérovingiens, attestent en tout cas qu’un lieu de culte existait à cette époque sur le site de l’abbaye.

 

L’histoire du monastère nous est mieux connue à partir du XIe siècle, grâce au Cartulaire déjà mentionné, ainsi qu’à la précieuse Chronique que le moine Geoffroy de Breuil, prieur de Vigeois, composa en  1183-1184.

 

 

 

 

La construction de l'abbaye de Vigeois

 

On apprend ainsi que l’édifice fut ruiné dans la seconde moitié du XIe siècle, à la suite d’une sombre querelle avec des seigneurs locaux. Les moines, désirant restaurer leur abbaye, et « connaissant que Dieu les punissait pour avoir négligé de suivre la discipline monastique » (Chronique de Geoffroy de Vigeois), se tournèrent vers la prestigieuse abbaye de Saint-Martial de Limoges. Celle-ci leur donna leur premier abbé en 1082, et eut pour deux siècles au moins la possession spirituelle du petit monastère.

 

La communauté souffrit, comme tout le pays, des troubles de la Guerre de Cent ans puis de la guerre civile. L’évêque ordonnait en 1489 de rebâtir l’église, mais elle était encore assiégée au canon et brûlée cent ans plus tard. Le résultat fut la disparition complète de la nef, qu’on réédifia dans un style néo-roman entre 1866 et 1868. La vie monastique s’éteignit au XVIIIe siècle, environ quarante ans avant la Révolution.

Pour plus d'info ...

Chronique de Vigeois