Eble II de Ventadour

Le vicomte Eble II de Ventadour, dit "le chanteur" (Cantor ou Cantator), cadet destiné à une carrière ecclésiastique, devint dans les toutes premières années du XIIème siècle, à la mort de son frère aîné Archambaut, seigneur du château de Ventadour. Mais aucun poème ne nous est parvenu sous son nom. Il y a là un mystère, tant sa réputation était grande. Quelques années après sa mort, survenue sans doute en 1147, son compatriote, le chroniqueur Geoffroy de Breuil, prieur de Vigeois, louait son talent et son zèle poétiques, qui lui avaient valu la faveur de Guillaume IX : "Eble, frère de Pierre de Pierre-Buffière par leur mère Almodis, était très plaisant dans ses chansons, ce qui lui valut la plus grande faveur auprès de Guillaume, fils de Gui ... il aima jusqu'à la vieillesse les poèmes  joyeux".

 

Le troubadour Cercamon lui dédie son planh, c'est à dire sa plainte, son poème de déploration sur la mort de Guillaume X d'Aquitaine, le fils de Guillaume le troubadour, survenue en 1137, au cours d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.

 

L'analyse poétique paraît placer Eble dans le camp des défenseurs d'Amar avec son suzerain et protecteur Guillaume IX. Alfred Jenroy voyait pourtant en lui le chef de file de l'école des troubadours "idéalistes", opposée à celle des troubadours "réalistes", emmenée par Guillaume IX et où figurait Macabru. L'opposition n'a guère de sens. Macabru est un moraliste à la spiritualité exigeante et aulangage cru. Quand à Guillaume IX lui-même, on a vu qu'il ne se laisse pas réduire à ses provocations. Mais se projette sur Eble l'ombre portée de son héritier en poésie, Bernard de Ventadour.

 

Sauf à supposer sans preuve une filiation illégitime, Eble n'était pas le père de Bernard, fils, selon son malicieux confrère Peire d'Auvergne, de domestiques du château de Ventadour. Mais il a été le protecteur et le mentor en poésie de clui qui est aujourd'hui le plus connu de tous les troubadours.

 

(Source - Les troubadours, une histoire poétique / Michel Zink)

Le prieur de Vigeois rapporte une anecdote bien connue. Eble se présente un jour à la cours de Poitiers jusque au moment du repas. Guillaume lui fait servir, après de longs préparatifs, un dîner somptueux. "C'est trop de frais, proteste-t-il, pour un petit vicomte comme moi". Quelques temps plus tard, Guillaume arrive à l'improviste au château de Ventadour et entre dans la cour avec plus de cent chevaliers à l'heure précise où Eble est à table. C'est la réponse du berger à la bergère, comme le vicomte le comprend aussitôt. Il réquisitionne en hâte tous les vivres que l'on peut trouver chez les paysans des alentours et fait préparer à son hôte un festin abondance et d'une variété dignes des noces d'un roi. Vers le soir, sans qu'il en sache rien, arrive un paysan conduisant un chariot chargé de tonneaux et traîné par des boeufs. "Approchez, chevaliers du comte de Poitiers, s'écrie-t-il, et voyez comment on livre la cire à la cour du vicomte mon maître". Et, une hache de charpentier à la main, il éventre les tonneaux d'où se répandent des cierges de la  cire la plus fine. Puis comme si cette marchandise était sans valeur, il remonte sur son chariot et repart pour son village. Le comte de Poitiers, impressionné, loue hautement  le mérite et la courtoisie de son vassal, le vicomte Eble, qui récompense plus tard le paysan en lui donnant à titre héréditaire le fief de Maumont, son village.

 

Voilà ce que Guillaume IX aurait appelé cavalaria et orgueil : la prodigalité affichée et l'indifférence affectée à l'égard de l'argent sont la marque de la vie noble, au point qu'un vilain est anobli pour avoir gaspillé un trésor aussi précieux que l'étaient alors des cierges de cire. La largesse, grande vertu aristocratique, ne doit pas s'exercer seulement à l'égard de ceux qui en ont besoin (on serait alors dans le registre de la charité et de l'aumône), mais arbitrairement, comme manifestation ostentatoire et pour montrer que l'on tient son rang.

 

Mais l'anecdote  dit autre chose aussi. Entre ces deux hommes, le suzerain et son vassal, qu'unissait, au témoignage même du chroniqueur, le goût commun de la poésie, existait une de ces amitiés masculines typiques, teintées de rivalité et d'agressivité. Rien cependant ne laisse supposer entre eux un différend d'ordre moral et poétique. C'est tout le contraire. L'épisode rapporté par Geffroy de Vigeois donne une idée de que pouvait être le petit monde de ces compagnons auxquels le comte de Poitiers adresse ses poèmes. Il en est comme une razo.

 

Nous voici donc en présence d'un couple de poètes complices et rivaux, dont l'un reste insaisissable et semblerait éclipsé par l'autre s'il n'était celui des deux que les autres poètes notamment le plus volontiers, comme modèle ou comme repoussoir. Si bien que, comme ces corps célestes qui nous sont invisibles mais dont l'existence se manifeste par les perturbations qu'elle provoque dans le cours des autres astres, sa figure émerge de la constellation des autres poètes. PEtite constellation que celle des troubadours de la première génération.

 

Pour Luciano ROSSI, bien que la vida de Cercamon et celle de Marcabru les disent tous les deux gascons, la langue de leurs poèmes oriente vers le Limousin. S'ils en sont tous deux originaires, le Limousin,  entendu dans l'acceptation large, englobant Poitou, Charente et une partie du Périgord, qui est la sienne au Moye Age, serait conformément à la vieille intuition de Gaston Paris, le berceau de l'art des troubadours, puisque les plus anciens en seraient tous originaires : Guillaume IX, Eble de Ventadour, Cercamon, Marcabru et à sa franche méridionale, Jaufré Rudel de Blaye, dont les poèmes entrent en dialogue avec ceux de Guillaume IX comme de Cercamon et qui envoie une des chansons au Poitevin Hugues le Brun de Lusignan. Au reste, Alfred Jeanroy avait déjà observé que la phonétique des premiers troubadours se distingue par des traits limousins de la langue commune de leurs successeurs. "L'école de Monseigneur Eble" dont Bernard de Ventadour se réclame, serait celle de Cercamon.